Médecines complémentaires : pourraient-elles contribuer à désengorger les hôpitaux sans remplacer la médecine conventionnelle ?

Les hôpitaux jouent un rôle absolument essentiel dans notre société. Lorsqu’une personne subit un traumatisme important, un infarctus, un AVC, une infection grave, une détresse respiratoire ou toute autre urgence médicale, elle doit pouvoir accéder rapidement à des professionnels de la santé, à des examens diagnostiques et à des traitements spécialisés.
Mais toutes les problématiques de santé ne nécessitent pas nécessairement un passage à l’urgence.
C’est précisément dans cet espace que les approches complémentaires, la prévention, l’autogestion accompagnée et une meilleure orientation vers les ressources appropriées pourraient contribuer à réduire une partie de la pression exercée sur les établissements hospitaliers.
L’objectif ne serait pas de remplacer les médecins, les infirmières, les pharmaciens, les psychologues ou les autres professionnels de la santé.
Il serait de développer une vision plus large :
utiliser l’hôpital lorsque l’hôpital est nécessaire, utiliser les professionnels de la santé lorsque leur expertise est nécessaire, et développer parallèlement des approches complémentaires sécuritaires pour les situations où elles peuvent réellement apporter quelque chose.
L’hôpital doit rester réservé en priorité aux personnes qui en ont réellement besoin
Au Québec, le gouvernement rappelle lui-même que les urgences doivent prioritairement prendre en charge les situations graves nécessitant des soins rapides, alors que certains problèmes non urgents peuvent être orientés vers Info-Santé 811, un pharmacien ou un autre professionnel de première ligne.
Cette distinction est fondamentale.
Une personne présentant une douleur thoracique importante, une détresse respiratoire sévère, un traumatisme majeur ou une situation représentant un danger immédiat ne devrait évidemment pas chercher d’abord une solution alternative.
Elle doit obtenir les soins médicaux appropriés.
Mais une personne souhaitant améliorer son sommeil, apprendre à gérer son stress, pratiquer une activité physique adaptée, travailler sa respiration ou compléter la prise en charge de certaines douleurs chroniques se trouve dans une situation très différente.
Il existe alors davantage de possibilités.
Médecine alternative ou médecine complémentaire ?
Le vocabulaire est important.
Le terme médecine alternative peut laisser entendre qu’une approche est utilisée à la place de la médecine conventionnelle.
Dans de nombreuses situations, cette conception peut être problématique.
Le terme médecine complémentaire décrit généralement mieux l’objectif :
compléter les soins conventionnels lorsque cela est approprié.
L’Organisation mondiale de la Santé distingue d’ailleurs les médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives et souligne que les approches complémentaires fondées sur les données peuvent soutenir la médecine conventionnelle et répondre plus largement aux besoins de santé et de bien-être.
La médecine intégrative cherche précisément à organiser ce dialogue plutôt qu’à opposer deux univers.
Premier avantage : mettre davantage l’accent sur la prévention
Le système hospitalier intervient souvent lorsque le problème est déjà devenu important.
La prévention cherche au contraire à intervenir plus tôt.
Une approche complémentaire bien structurée peut encourager une personne à travailler sur plusieurs éléments de son quotidien :
activité physique adaptée ;
sommeil ;
respiration et relaxation ;
alimentation ;
réduction du stress ;
habitudes de vie ;
soutien social ;
méditation ou pratiques contemplatives ;
gestion personnelle de certains symptômes, lorsque cela est sécuritaire.
Ces interventions ne remplacent pas un diagnostic médical.
Mais une population mieux accompagnée dans la prévention et l’autogestion de sa santé pourrait théoriquement avoir moins recours aux services d’urgence pour certaines problématiques évitables.
L’OMS souligne d’ailleurs le potentiel des médecines traditionnelles et complémentaires dans la prévention et la gestion de certaines problématiques chroniques liées aux modes de vie, lorsqu’elles sont intégrées de manière appropriée.
Deuxième avantage : mieux accompagner certaines problématiques chroniques
Une grande partie des besoins de santé ne concerne pas des urgences immédiates.
Pensons par exemple à certaines personnes vivant avec :
des douleurs persistantes,
des troubles du sommeil,
du stress,
de la fatigue,
des limitations fonctionnelles
ou des difficultés à maintenir de bonnes habitudes de vie.
Dans ces situations, la médecine conventionnelle demeure essentielle pour établir le diagnostic, exclure une maladie sérieuse et déterminer les traitements nécessaires.
Mais une fois cette étape réalisée, certaines approches complémentaires peuvent parfois être étudiées comme soutien.
L’objectif devient alors :
médecine conventionnelle + accompagnement complémentaire + prévention + participation active de la personne.
Cette combinaison peut être plus adaptée à certaines problématiques de longue durée qu’une logique où chaque aggravation conduit automatiquement vers l’hôpital.
Troisième avantage : rendre la personne davantage participante à sa santé
Une consultation médicale peut parfois être très courte parce que le système doit traiter un très grand nombre de personnes.
Certaines approches complémentaires consacrent davantage de temps à :
l’éducation,
la respiration,
les habitudes quotidiennes,
le sommeil,
l’activité physique,
la relaxation
et l’observation des symptômes.
Cette dimension peut être utile.
Une personne qui comprend mieux son corps et sait reconnaître certains signaux peut davantage participer à sa propre prise en charge.
Elle peut aussi apprendre une autre compétence essentielle :
savoir quand elle peut utiliser des mesures simples et quand elle doit consulter.
C’est probablement l’un des moyens les plus réalistes de contribuer à réduire les consultations inutiles.
Le principe n’est pas « éviter le médecin »
Le véritable principe devrait plutôt être :
utiliser le bon niveau de soins au bon moment.
Une douleur légère et stable n’est pas nécessairement équivalente à une douleur thoracique intense.
Une fatigue occasionnelle n’est pas équivalente à une perte de conscience.
Une tension musculaire légère n’est pas équivalente à un déficit neurologique brutal.
Une bonne organisation des soins devrait donc permettre différentes portes d’entrée.
Autosoins sécuritaires
↓
approches complémentaires appropriées
↓
pharmacien, infirmière ou autre professionnel
↓
médecin ou clinique
↓
urgence hospitalière
selon la situation.
Les médecines complémentaires pourraient participer à cette première ligne
Dans une organisation véritablement intégrative, certains praticiens complémentaires pourraient jouer un rôle dans :
la promotion des habitudes de vie,
la relaxation,
la gestion du stress,
certaines pratiques corporelles,
l’éducation au bien-être
et l’accompagnement complémentaire de personnes déjà prises en charge médicalement.
Mais leur rôle devrait également comprendre une capacité importante :
reconnaître leurs limites.
Un praticien responsable doit savoir dire :
« Cette situation dépasse mon champ de pratique. Vous devez consulter un professionnel de la santé. »
Cette phrase n’est pas un échec de la médecine complémentaire.
Elle fait partie de son intégration sécuritaire dans le système de santé.
Le modèle idéal est donc collaboratif
Imaginons une personne souffrant depuis longtemps de douleurs musculosquelettiques.
Elle consulte d’abord un professionnel de la santé.
Une pathologie grave est exclue.
Un diagnostic est établi.
Un traitement est proposé.
Selon sa situation, cette personne pourrait ensuite combiner les recommandations médicales avec :
activité physique adaptée,
physiothérapie,
techniques de relaxation,
approches corporelles complémentaires appropriées,
méditation,
éducation au sommeil
ou gestion du stress.
Le but n’est pas de choisir entre deux médecines.
Le but est de construire un parcours de soins cohérent.
La médecine intégrative pourrait ainsi devenir un système de filtres
On pourrait imaginer un système où chaque niveau prend en charge ce qu’il est réellement capable de gérer.
Niveau 1 : prévention et habitudes de vie
Maintenir la santé et réduire certains facteurs de risque.
Niveau 2 : autosoins et accompagnement complémentaire
Pour des situations adaptées et sans signe d’urgence.
Niveau 3 : première ligne professionnelle
Infirmières, pharmaciens, médecins, psychologues et autres professionnels selon la problématique.
Niveau 4 : médecine spécialisée
Investigation et traitements nécessitant une expertise spécifique.
Niveau 5 : hôpital et urgence
Pour les situations nécessitant une intervention rapide, des technologies hospitalières ou une surveillance intensive.
Ce modèle permettrait de réserver davantage les ressources les plus spécialisées aux personnes qui en ont véritablement besoin.
Désengorger ne signifie donc pas détourner les malades de l’hôpital
Cette distinction est absolument essentielle.
Il serait dangereux de chercher à réduire artificiellement le nombre de consultations hospitalières en décourageant les personnes malades de consulter.
La meilleure stratégie consiste plutôt à diminuer les consultations évitables tout en facilitant l’accès aux soins appropriés lorsque ceux-ci sont nécessaires.
Santé Québec encourage d’ailleurs déjà une logique comparable pour les problèmes non urgents : autosoins appropriés, recours au 811 et orientation vers la bonne ressource peuvent contribuer à réduire la pression sur les urgences.
Les médecines complémentaires pourraient éventuellement occuper une place supplémentaire dans ce continuum, à condition que cette place soit définie correctement.
Certaines situations ne doivent jamais être retardées par une approche alternative
Un principe devrait rester très clair.
Lorsqu’une personne présente des signes laissant craindre une urgence ou une maladie sérieuse, la priorité est l’évaluation médicale.
Cela comprend notamment les situations comme :
difficulté respiratoire sévère,
douleur thoracique importante,
traumatisme grave,
perte de conscience,
signes possibles d’AVC,
hémorragie importante,
réaction allergique sévère,
infection potentiellement grave
ou crise mettant la personne ou autrui en danger.
Le gouvernement du Québec recommande de se rendre à l’urgence lorsque la vie est en danger ou que l’état nécessite des soins rapides et de composer le 9-1-1 lorsque la situation l’exige.
Dans ces circonstances :
l’approche complémentaire attend.
Les traitements prescrits ne devraient pas être interrompus sans avis approprié
La même logique s’applique aux médicaments et aux traitements.
Une personne suivant un traitement contre :
le diabète,
l’hypertension,
une infection,
un cancer,
une maladie cardiaque,
une maladie neurologique
ou toute autre affection diagnostiquée ne devrait pas remplacer arbitrairement son traitement par une méthode alternative.
Une approche complémentaire peut éventuellement être ajoutée lorsque cela est compatible avec le traitement.
Cela devrait idéalement être communiqué aux professionnels concernés, notamment parce que certains produits naturels peuvent eux aussi provoquer des effets indésirables ou interagir avec des médicaments.
Naturel ne signifie pas automatiquement sans risque.
La recherche devient donc essentielle
Pour qu’une approche complémentaire puisse être intégrée sérieusement à un système de santé, il ne suffit pas qu’elle soit populaire.
Il faut déterminer :
pour quelle indication elle est utilisée,
chez quelles personnes,
avec quels risques,
avec quelle efficacité,
pendant combien de temps
et en complément de quel traitement.
C’est exactement cette orientation que défend actuellement l’Organisation mondiale de la Santé : développer les données scientifiques, la sécurité, la réglementation et une intégration fondée sur les preuves des médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives.
Une opportunité de recherche pour l’ICRSMCA
Pour l’Institut Canadien de Recherches Scientifiques en Médecine Complémentaires et Alternatives, cette question représente un axe particulièrement pertinent.
L’enjeu n’est pas de démontrer que la médecine alternative doit remplacer la médecine conventionnelle.
L’enjeu scientifique beaucoup plus intéressant consiste à déterminer :
quelles approches complémentaires fonctionnent réellement ;
pour quelles situations ;
avec quel niveau de preuve ;
avec quelles limites ;
avec quels mécanismes ;
et surtout :
comment peuvent-elles être intégrées intelligemment au parcours de soins ?
Une recherche de ce type pourrait mesurer non seulement les effets sur les symptômes, mais également :
la qualité de vie,
la satisfaction des personnes,
le recours aux services de santé,
les consultations non urgentes,
la consommation de certaines ressources
et la sécurité.
La médecine complémentaire comme partenaire, pas comme concurrent
Pendant longtemps, médecine conventionnelle et médecines alternatives ont souvent été présentées comme deux camps opposés.
Cette opposition n’est pas nécessairement productive.
L’hôpital possède des capacités extraordinaires :
imagerie,
chirurgie,
réanimation,
médicaments,
laboratoires,
diagnostic,
soins intensifs
et équipes spécialisées.
Les approches complémentaires peuvent, elles, explorer d’autres dimensions :
prévention,
accompagnement,
habitudes de vie,
pratiques corporelles,
relaxation,
méditation,
bien-être
et certaines approches non pharmacologiques lorsque leur utilisation est appropriée.
Les forces de l’une n’ont pas besoin d’annuler les forces de l’autre.
Le véritable objectif : la bonne ressource pour la bonne personne
Le désengorgement des hôpitaux ne viendra probablement pas d’une solution unique.
Il nécessite une organisation globale :
prévention
éducation
autosoins sécuritaires
services de première ligne
pharmaciens et infirmières
médecins
approches complémentaires validées
hôpitaux réservés aux situations qui nécessitent leurs ressources.
L’Organisation mondiale de la Santé reconnaît d’ailleurs que les approches traditionnelles, complémentaires et intégratives, lorsqu’elles sont appropriées, fondées sur les données et correctement intégrées, peuvent contribuer aux soins centrés sur la personne et aux systèmes de soins primaires.
Compléter plutôt que remplacer
La médecine complémentaire pourrait donc contribuer au système de santé non pas en demandant :
« Comment remplacer l’hôpital ? »
mais plutôt :
« Comment éviter que l’hôpital doive s’occuper de ce qui pourrait être prévenu, accompagné ou pris en charge ailleurs en toute sécurité ? »
C’est une différence fondamentale.
L’hôpital demeure indispensable lorsque la situation l’exige.
Le médecin demeure indispensable lorsqu’un diagnostic ou un traitement médical est nécessaire.
Les autres professionnels de la santé demeurent essentiels dans leurs domaines respectifs.
Mais autour de ce noyau médical peut se développer un réseau plus large de prévention, d’éducation, d’autosoins et d’approches complémentaires rigoureusement étudiées.
C’est peut-être là que se trouve l’un des plus grands avantages potentiels de la médecine intégrative :
ne pas remplacer la médecine conventionnelle, mais permettre à chaque ressource du système de santé d’être utilisée là où elle apporte le plus de valeur.
En réduisant certaines consultations évitables, en améliorant la prévention et en accompagnant davantage les personnes dans leur santé quotidienne, les approches complémentaires pourraient ainsi devenir non pas une médecine concurrente, mais l’un des partenaires d’un système de santé plus préventif, plus accessible et mieux organisé.



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